L'Assisté...

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Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /Jan /2010 13:34

Sur l’identité du débat national…

 

Tout borgne qu’il est, Le Pen n’aura pas manqué le clin d’œil adressé par le gouvernement français. L’offensive est d’ailleurs tellement massive que les envolées du ministre de l’Identité Nationale peinent à trouver leurs porte-voix. Même les protofascistes de l’UMP rechignent à hurler avec les chiens, et il aura fallu toute la maladresse du Président pour aider Besson à tenir son assurance. L’électoralisme n’a certes jamais été l’apanage de la droite, et il y a déjà bien longtemps que le PS a fait le choix de délaisser ses propositions en matière de droit de vote des étrangers pour investir les thèmes favoris du répertoire de l’extrême-droite[1]. Mais il faut bien dire que sur ce coup l’UMP culmine, et il n’est pas un esprit vivant pour nier que l’implicite du débat consiste à remettre en cause la présence des étrangers sur le sol national. Ainsi que les pétitions répétées[2] l’ont rapidement relevé, le débat sur « l’identité nationale » n’est d’ailleurs même pas un débat. Les instructions ministérielles sont sans équivoques, participer au débat sur l’identité nationale, c’est exprimer « sa fierté d’être français ». Le « débat » équivaut ici à un pur acte d’allégeance à la nation.

 

L’unanimisme « droitdel’hommiste » paraît donc d’autant mieux cimenté qu’il peut compter sur l’outrance de la stratégie gouvernementale. Un peu plus d’attention invite pourtant à se défier de ce consensus bienheureux. D’abord, outre que l’essentiel des médias (Le Monde en tête) joue loyalement le jeu sarkozyste, les gages d’antiracisme des opposants les plus médiatisés laissent parfois perplexes. L’exemple le plus emblématique reste sans doute celui de SOS Racisme. Dans le texte publié par Libération le 20/12/2009, on pouvait lire ceci : « propos violents envers les immigrés et leurs enfants, vision caricaturale des «jeunes de banlieue», obsession autour de la figure du musulman comme euphémisation d’un racisme anti-arabe qui n’ose plus s’exprimer en ces termes: voilà quelles semblent être les principales réflexions qui émergent des réunions tenues sur le territoire. Pire, des responsables politiques de premier plan ont cédé au tropisme de la stigmatisation ». Après avoir anesthésié le radicalisme de la Marche des Beurs au début des années 1980, l’essentiel des dirigeants de SOS Racisme – qui sont aussi souvent « des responsables politiques de premier plan » – a pourtant œuvré avec zèle à la construction de la figure de l’immigré délinquant. Malek Boutih, président de l’association entre 1999 et 2003, et dont on connaît la verve lorsqu’il s’agit d’enfourcher tous les arguments instrumentalisés par la droite (type « l’antisémitisme » dans les banlieues, la « violence » dans les banlieues, le « communautarisme » dans les banlieues etc.), écrivait par exemple, dans un rapport confidentiel au parti socialiste daté de 2005, que « si la bataille morale contre l’extrême droite est indispensable, elle ne permet pourtant pas d’apporter des réponses concrètes aux difficultés qui apparaissent dans notre société. À refuser d’aborder l’immigration dans toutes ses réalités, on finit par reculer sur le terrain moral faute d’appui sur le réel »[3]. Sans surprises, les propositions de loi découlant d’un tel postulat avaient, comme qui dirait, un air de déjà vu : «  Les candidats retenus auront une préparation à l’immigration durant un trimestre avant leur arrivée, au cours duquel leur sera dispensée une formation linguistique minimum, ainsi que des informations sur le pays et la région d’accueil. [...]. Les nouveaux immigrés devront, enfin, au moment de la délivrance de leur titre de séjour (carte rouge), prêter serment au respect des lois de la République, de la laïcité et de l’égalité homme-femme »[4].

 

Dans un entretien livré dans le cadre d’une enquête sociologique, Julien Dray, fondateur de SOS et vice-président de l’association entre 1985 et 1988, rappelait avec enthousiasme la présente anecdote. « [Quand en 1994] Pasqua revient sur les lois concernant les flux migratoires, [il] s’attend à ce moment là - parce que c’est moi le principal orateur – à ce que ma charge je la fasse sur les libertés publiques, sur la défense des grands principes, etc. Et moi, je suis pas d’accord avec ça parce que je pense qu’on est totalement inaudible à ce moment là. […] Et donc moi, je mène la bataille, à la grande surprise de Charles Pasqua à l’époque qui est ministre, sur le thème « mon problème, c’est pas de nier la réalité des problèmes, mon problème c’est de savoir si ce que vous proposez est efficace, ou pas. Et je vous le dis, ces lois sont inefficaces. Et dangereuses, par ailleurs, après. Mais c’est surtout sur le plan de l’efficacité de ce que vous recherchez et tout, mais moi je nie pas la réalité des problèmes ». Donc il y a un échange qui est aigre-doux avec Pasqua puisque il s’apprêtait à me donner une grande leçon sur « ouais, vous êtes voilà… », et je le prends sur le terrain où il s’y attendait pas. Et il me dit même, « vous avez des compétences vous maintenant, vous me parlez de police, de machin », je dis « oui, parlons d’efficacité des initiatives de police, de contrôle des flux migratoires, des conséquences, machin, etc., et tout ». Et j’insiste énormément à l’époque sur la sécurité, sur le droit à la sécurité, et sur le fait que je ne renie pas la nécessité de retrouver un droit à la sécurité plein et entier, surtout dans les quartiers populaires »[5].

 

On l’aura compris, SOS Racisme, Parti socialiste, même combat, même empressement à bâcler l’amalgame immigré/délinquant, même zèle à rejouer la partition d’extrême-droite. Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale, précisait par ailleurs récemment : « ce que je reproche au président de la République, ce n’est pas d’avoir ouvert ce débat (sic), c’est d’en avoir fait un instrument de division nationale »[6]. De ce point de vue, le constat blesse l’œil : pour contrer le débat sur la « nation française », les détracteurs médiatiques du gouvernement semblent avoir une prédilection particulière pour l’argument de… la « nation française ». « Monsieur Sarkozy, vous faites honte à la France ! » – voilà l’ultime parade. Il reste qu’en dernier ressort, ce beau morceau de colère ne constitue rien d’autre qu’une variation du postulat sarkozyste selon lequel on devrait nécessairement être « fier » d’être français. Au mieux les contestataires s’en tirent à coup de grand-écarts maladroits, type « affaire publique, la nation ne relève pas de l’identité, affaire privée »[7], alors que les signataires du texte s’emploient eux-mêmes à promouvoir une image pluraliste et ouverte de la nation française. « Laissez la France tranquille », tel est le présupposé paresseux autour duquel semblent se rejoindre, au final, tous les opposants autorisés.

 

Fort heureusement, personne ne semble décidé à demander à ces honorables républicains de préciser la différence intrinsèque qu’ils discernent entre patriotisme bon enfant et nationalisme agressif. La « nation » est une identité négative et, hormis peut-être l’usage qui en était fait aux premiers moments de la Révolution, elle ne s’est jamais forgée que contre les autres nations. Elle est même, par essence et a minima, un impérialisme à l’intérieur. Le sentiment d’appartenance nationale ne permet rien si ce n’est l’apprentissage doucereux de l’hostilité à l’autre. Le prérequis de n’importe quelle prise de position dans ce débat (car évidemment même ceux qui prétendent publiquement « boycotter » le débat participent au débat) devrait donc ressembler à quelque chose comme : « ce débat raciste est une bonne occasion de rappeler que la nation est une imposture, un mythe, une épave, une plaie, et que si nous ne sommes pas à la recherche de l’identité nationale, ce n’est pas uniquement parce qu’il s’agit d’une ineptie scientifique, mais aussi et surtout parce que nous n’en avons rien à foutre ».

 

Cette remarque est aussi, par extension, une invite à déserter toute la grammaire légitime puisée dans la mythologie française, et par laquelle les différents pouvoirs se sont successivement autorisés à dire et à commettre les pires horreurs. Car le corollaire systématiquement accolé au référent « national » par les critiques dont nous parlons a lui aussi une belle charge de plomb dans la tête : la « République ». En 1829, ceux qui s’en réclamaient risquaient la mort. En 2009, c’est l’argument massue au nom duquel et depuis trente ans les différents pouvoirs (socialistes compris) ont pu nous imposer les lois racistes ou la gestion policière des quartiers populaires. Mais SOS insiste : « un nombre substantiel de réunions nous font honte tant les propos qui y sont tenus heurtent nos consciences de républicains et de démocrates, attachés aux valeurs du vivre ensemble ». Alors répondons avec A. Badiou : autant en finir avec « l’idolâtrie républicaine, si répandue dans notre petite bourgeoisie intellectuelle, où fait florès l’invocation de « nos valeurs républicaines ». De quelle « république » se nourrit cette invocation ? Celle qui s’est créée dans le massacre des Communards ? Celle qui s’est musclée dans les conquêtes coloniales ? Celle de Clémenceau, le briseur de grèves ? Celle qui a si bien organisé la boucherie de 14-18 ? Celle qui a donné les pleins pouvoirs à Pétain ? » etc[8]. Les valeurs égalitaires et libertaires demeurent sans aucun doute d’utiles contrepoints au capitalisme autoritaire. La « République » n’est plus quant à elle que l’un des mots-tiroirs du pouvoir. Dans ce contexte d’instrumentalisation symbolique, on ne peut qu’inciter à ne pas s’approprier le langage de celui-ci et à continuer d’appeler un chat un chat, un raciste un raciste, et un ennemi un ennemi.

 



[1] Au début des années 1980, François Mitterrand n’avait pas tardé à revenir sur la proposition n°80 du programme présidentiel de 1981 visant à élargir (sous conditions) le droit de vote aux immigrés lors des élections municipales. Voir CHARLOT M., « L’émergence du Front National », Revue française de Sciences politiques, 36 (1), février 1986.

[2] Voir notamment l’Appel de Mediapart, « Nous ne débattrons pas », le texte de SOS Racisme, « Arrêtez ce débat, monsieur le Président ! », ou encore le texte rédigé à l’initiative du groupe Claris « Identité nationale : refusons un débat en termes xénophobes ».

 

[3] Malek Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, rapport confidentiel pour le Premier secrétaire du Parti socialiste, 2005, cité sur http://oumma.com/Malek-Le-Pen-ou-Jean-Marie-Boutih#_ftn4.

[4] Ibid.

[5] R. Cos, Liberté, égalité, sûreté. Sociologie de la doctrine socialiste en matière de police. Mémoire de master II, IEP de Rennes, 2009.

[6] Le Monde, « A l’Assemblée, un débat ampoulé, un hémicycle vide »

[7] « L’Appel de Mediapart », art. cit.

[8] Alain Badiou, « L’emblème démocratique », in Démocratie, dans quel état ? (coll.), La Fabrique, 2009.


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