L'Assisté...

...soyons francs, ce n'est pas la grande presse du soir - pas plus qu'elle n'est celle du grand soir, malgré tous nos efforts.

En revanche, c'est un endroit sympathique où l'on aime à se retrouver entre fainéants, voyous, délinquants, bobos angélistes, post-soixante-huitards laxistes et autres sales gauchistes, pour refaire le monde avant le couvre-feu.

Voilà, si l'on peut dire, notre ligne éditoriale ; n'hésitez pas à rajouter votre grain de sel à la discussion, les Assistant.e.s sont toujours ravi.e.s d'accueillir de nouveaux camarades.

Rubrique de Solidarité Active

=> ça se passe en ce moment, à Rennes ou ailleurs. Agenda non exhaustif
Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 17:32

Au Temple, panique. La confiance était perdue. -10 %. Les cours dégringolaient. Dans la grande salle circulaire emplie d'ordinateurs surchauffés, d'écrans saturés, de tableaux trop petits pour traduire l'ampleur de la chute, des traders surexcités, paniqués, survoltés, désespérés, déjantés, froissés, dégoûtés, agités, stressés, pressés, écœurés, chagrinés, déchaînés, couraient partout, sautaient, notaient, griffonnaient, rayaient, ruminaient, s'énervaient, dansaient, téléphonaient, hurlaient, se braquaient, s'exécutaient, tombaient, se taisaient.

 

Seul, au milieu de ce chaos, un pauvre petit trader breton semblait perdu, devant son poste. Tout cela semblait si irréel. Une telle chose n'avait pas pu avoir lieu. Ce n'était pas possible. Sa société venait de perdre cinq milliards. Autour de lui, il n'entendait que les mots faillite, crise, chute, vente, déficit, dette, récession. Les États tentaient tant bien que mal de renverser la situation en réinjectant en urgence des liquidités gigantesques, qui seraient plusieurs fois suffisantes pour résorber toute pauvreté dans le monde, dans le but de tenter de sauver les marchés, par le rachat des titres pourris.

 

Complètement ahuri, il savait que ce problème ne pourrait pas durer, qu'il était lié à une conjoncture défavorable. Les mécanismes du marché forcément ne pourraient que se réajuster automatiquement. Personne n'aurait intérêt à ce qu'une telle situation se perpétue. Chacun va en prendre conscience et devenir raisonnable. La Main de Dieu rééquilibrerait la situation.

 

Bien entendu, chacun, en cet instant de chute record, devait procéder à ce raisonnement. Fatalement donc, la confiance devait revenir, les cours remonter. C'est ainsi que notre cher Eliov Jekerrem ne douta pas de la tendance naturelle qu'aurait la courbe de rentrer de nouveau dans les cadres habituels du grand tableau noir de l'Autel. Alléluia. Il avait l'occasion de se racheter. Et racheter à très bas prix quelques dizaines de banques et de grandes entreprises. Une belle annonce circulait sur son écran. Après tout, il n'avait perdu depuis le début que le dixième de ce qu'il jouait. +2%.

 

Il prit alors pour cible d'autres actions concurrentes. C'était bien la dernière fois qu'il spéculerait. Trop risqué. Juste ce coup-ci. Personne ne le remarquerait. Ou alors si c'était le cas les autres n'auraient aucun intérêt à y répondre. +5%. Les marchés repartaient. La tendance devait se poursuivre. On sortait de la crise. Quant à lui, il regagnait ce qu'il venait de perdre très rapidement.

 

-10%. Petit problème. Tout ne s'était pas passé comme prévu. Les autres avaient réagi. A force d'annoncer de mauvaises performances concernant ses concurrents, ses prophéties s'étaient réalisées. Et elles s'étaient propagées également à ses propres titres. -15%. Il leva son regard de son écran. Il vit quelques dizaines de corps de traders étalés à terre. De temps à autre, un autre s'effondrait à nouveau. A côté de leur crâne éclaté, reposaient en général dans une marre de sang un pistolet style 1929. Beaucoup de ses collègues avaient craqué, à l'annonce que la spéculation avait provoqué la faillite de leur boîte, entraîné le chômage de milliers voire de millions de travailleurs, la fermeture d'usines, l'endettement record de nombreuses familles dont la maison devrait être saisie... D'autres avaient tenu le choc, et avaient répliqué, avec la même virulence, se disant comme lui que tout le monde aurait recouvré raison. Ou alors était-ce par simple réplique vengeresse et mécanique. -20%.

 

Très mauvais pour lui. Il avait perdu tous ses bénéfices, et plus de la moitié de son capital de départ. Bon. Après tout, la Main est capricieuse. Il lui faut des hauts et des bas. L'économie fonctionne par Cycles de quart de siècles. Cela ne l'avait jamais empêché de repartir. Certains prédirent la fin, le renversement du Temple. Il ne s'est jamais réalisé. Tout allait repartir comme avant. Voici que les États leur avance une confortable enveloppe de quelques milliers de milliards... Heureusement qu'ils existent, ces Etats, ces fonds de garanties pour le marché. Ce sont eux les Prêtres du Temple. Le secret, c'est qu'en fin de compte, ils appartiennent au Temple. Ils le protègent, ils l'entretiennent et haranguent ses fidèles. Ils croient être le juste intermédiaire entre eux et la Main. +10%.

 

Bon. Tout pouvait repartir d'un bon pied. Il fallait être raisonnable. Avec tous ces fonds, il pouvait se permettre de racheter l'ensemble des pays producteurs de pétrole. Tout le monde était satisfait. Pendant un temps, un cercle vertueux s'était enclenché. Et c'est promis, il ne spéculerait plus jamais sur les titres des autres. Non, par contre, il spéculerait sur ses propres titres. Au Moyen-Orient, la situation était instable. L'incertitude est une arme précieuse. La rareté aussi. + 20%.

Les bourses grimpaient. Les cours du brut aussi. L'offre et la demande, quel magnifique mécanisme. Tel l'alpha et l'oméga, la Vérité suprême. Il baissait l'offre, la demande augmentait. Les prix donc en conséquence. Bientôt, on en arriva à négocier les derniers barils de brut du monde, à des prix dépassant le prix de la voiture, de l'usine qui la fabriquait (les petits ouvriers fournis en prime). Et le patron ? Peut-être pas quand même. Le beurre et l'argent du beurre pour l'instant, la crémière plus tard. -50%. Il avait bien bénéficié de cette situation.

 

Il se leva à nouveau. Cette fois, c'était l'hécatombe autour de lui. Des corps s'entassaient et traînaient partout. Les prix des matières-premières, qu'Eliov contrôlait en grande partie, s'étaient envolés. Plus personne n'avait les moyens de financer son économie. La misère s'était installée partout. Des mouvements sociaux s'agitaient dans toute ville significative. La Révolution renversait des pays entiers. Une véritable catastrophe écologique se profilait, l'emballement climatique était en marche. Le Temple devait être protégé contre les hordes de la rue par une armée disciplinée et maîtrisée, dont la fidélité était assurée par l'octroi pour elle d'actions dans des usines de fusils en plastique en Chine, de chocolat ivoirien et d'une mine de glace russe en Arctique.

 

Quelques survivants néanmoins. Dans la salle, des traders larmoyants n'avaient pas eu le courage de s'infliger une balle dans le crâne. Deux avaient choisi de se battre en duel, afin de pimenter un peu cette tuerie collective. Un autre d'entre eux, assis sur un tas de cadavres et d'immondices, ne savait pas qui des trois pleurer. L'OPA hostile annoncée sur son écran d'ordinateur, par l'organisation terroriste islamiste Al Caïd, sur le groupe aéronautique européen Air But ? La nouvelle au téléphone à son oreille droite de la perte de la quasi-totalité de son fond de retraite placé dans l'industrie nucléaire et rachetée par les nord-coréens ? Ou par son portable à son oreille gauche, les gémissements lugubres de sa partenaire conjugale, en train d'être violée par un énorme stalinien barbu, sanguinaire et récitant quelques unes des bribes les plus virulentes du Manifeste ?

Quelques irréductibles, des coriaces, des jusqu'aux boutistes, fanatiques, extrémistes, intégristes, tout justes capitalistes, s'échinaient encore, transpirants, tremblants, déterminés, combatifs et le regard fou, devant leur écran à moitié fracturé, l'unité centrale plus ou moins défoncée par quelque coup malheureux, le clavier collant et gluant de sueur, de larmes et de sang, des touches quelquefois se détachants et restant fixées aux doigts.

 

Il les niquerait. Tous. Sinon, c'était lui qui y passerait. Il déclencha son ultime stratégie. Il mit tout en vente. Tout. Les pays arabes, les gosses asiatiques, les cacaoyers, les Alter, les banques, l'Islande, du moins les quelques cailloux qui en restaient, sa coke, le beurre, l'argent avec, et son âme s'il avait pu. Tout s'effondra. Plus rien ne valait plus rien. Mais lui était riche. -100%.

Les derniers regards se tournèrent vers lui. Il était démasqué, définitivement. Une ultime annonce apparut sur les écrans centraux de la salle. Une sphère bleutée s'y figura. Des formes s'y dessinèrent, signifiant peu à peu les contours de continents. Un prix s'afficha.

Un militaire entra dans la salle, tenant au bout d'une baïonnette la tête d'un rasta insurgé, et il réclama ses actions. Une pauvre femme de ménage noire demanda timidement s'il était possible d'obtenir une serpillière propre pour nettoyer le parterre couvert de cadavres. Un écolo asthmatique, dans un état lamentable, venait négocier la permission de planter un arbre. Un diplomate français échevelé formula poliment et poétiquement la requête pour la France de pouvoir disposer de son propre droit d'exploitation concernant sa bombe nucléaire et son Camembert.


+100%. Eliov Jekerrem s'effondra, le corps en croix. Il rachetait le monde.


Gluckenstein

Publié dans : Oeuvres de propagande
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