Partager l'article ! "Oublions Mai 68" ou du bon usage politique de l'oubli: « Oublions Mai 68 », tout un programme... L'idée fut émise lors d'un d ...
...soyons francs, ce n'est pas la grande presse du soir - pas plus qu'elle
n'est celle du grand soir, malgré tous nos efforts.
En revanche, c'est un endroit sympathique où l'on aime à se retrouver entre fainéants, voyous, délinquants, bobos angélistes, post-soixante-huitards laxistes et autres sales gauchistes, pour
refaire le monde avant le couvre-feu.
Voilà, si l'on peut dire, notre ligne éditoriale ; n'hésitez pas à rajouter votre grain de sel à la discussion, les Assistant.e.s sont toujours ravi.e.s d'accueillir de nouveaux
camarades.
« Oublions Mai 68 », tout un programme... L'idée fut émise lors d'un discours électoral en 2007
à Besançon par un certain candidat à la présidence, on connait la suite... La phrase telle que je l'écris nous vient, quant à elle, d'une interview de Daniel Cohn Bendit qui tentait apparemment
de faire oublier son rôle d'hier pour mieux pouvoir assumer ses changements de bord d'aujourd'hui. Là encore tout un programme.. Mais ce n'est pas sur Mai 68 que je souhaite écrire, oublions cet
événement le temps d'un article et, de même, oublions l'ancien camarade Cohn-Bendit tout comme lui même a oublié ses convictions au fil de ses mandats parlementaires. Non, ici les événements de
68 sont juste un prétexte pour évoquer l'importance d'une notion bien souvent oubliée et pour cause, je parle de l'oubli.
L'oubli, c'est à dire la démobilisation permanente de la société dite civile face aux événements, face aux actes des gouvernants et face à l'histoire. Prenons un exemple : le référendum européen.
Rappelons-nous Mai 2005, les français déchirés en deux, les partisans du non ringardisés par les médias et la classe politique, accusés de nationalisme, de conservatisme, d'être anti-européens et
tout cela pour déboucher sur un démenti cinglant des urnes face à tout cet acharnement médiatico-politique. Et alors qu'avons-nous pensé ? Que le peuple savait réagir, s'organiser dans des
comités, démontrer qu'il était encore libre de penser par lui même ? Pourtant 2 ans plus tard le Traité, certes simplifié, a été adopté en France sans un bruit, sans un remous. Ce n'est pas là le
seul exemple, regardez comme l'on oublie facilement les promesses électorales des élus, ou comme le prolétariat a pu oublier jusqu'à sa conscience de classe le temps de trente années pas si
glorieuses que ça. L'oubli toujours, la démobilisation permanente des consciences ou plutôt une amnésie collective soigneusement entretenue.
- Entretenue d'abord par la pratique politique, l'établissement des agendas politiques réalisé sans cohérence aucune dans le
total irrespect des promesses électorales, au gré des événements et des caprices des potentats de passage le temps d'un mandat. Tout cela contribue à rendre l'électorat hermétique à la politique,
indifférent dans une absence de perspectives qui se meut en écœurement.
- Entretenue ensuite par les médias toujours prompt à noyer littéralement le télé-spectateur dans une masse d'informations qui homogénéise ce qui est dit jusqu'à vider l'information de toute valeur.
- Entretenue enfin par une passivité due d'une part au système de consommation enfermant l'individu dans le
confort moderne, et d'autre part à la répression des mouvements sociaux et leur trahison constante par les directions ouvrières qui donnent l'impression que toute lutte est inutile et qu'il
suffit d'attendre ou d'oublier...
Déstructurer la pensée
Cette amnésie va ainsi être révélatrice de plusieurs mécanismes à l'œuvre dans nos sociétés. Elle pose la question de la perception de la société par les individus, de la création d'une identité
individuelle ou collective par notre rapport à la mémoire.
Considérer notre société comme seulement individualiste est une erreur. La difficile compréhension de la hiérarchie institutionnelle qui régit nos vies, avec un état égaré dans le grand chaos de
la mondialisation et dans l'impuissance européenne; la perte d'identité, qu'elle soit nationale ou de classe; tout cela rend très difficile la possibilité d'organisation collective et atomise la
société, faisant se replier les individus sur eux-même. C'est dans cette perspective que nait l'oubli. L'individu est de plus en plus coupé de la réalité, les déstructurations économiques,
politiques et sociales qui ont suivi les années de libéralisme sauvage ont aussi déstructuré les schémas intellectuels de représentation de la société, de son fonctionnement. Dès lors quelle
place peut avoir l'individu ? Et si l'on a du mal a se trouver une place dans l'environnement social, comment peut on analyser avec cohérence ce qui se passe, comment peut on réagir
?
Aujourd'hui il s'est établi une sorte d'écran entre l'individu et la société qui les sépare. L'ère des nouvelles technologies s'élargit ainsi au champ social; l'image de ces jeunes, de plus en
plus nombreux, qui vivent coupés du monde, retranchés derrière leur ordinateur n'est pas anecdotique : c'est l'ensemble de la population qui vit retranché derrière l'écran de la société de
consommation, derrière l'apparente idéologie unique du capitalisme comme fin de l'histoire et de la démocratie libérale comme finalité du capitalisme. Les guerres, les massacres de l'impérialisme
dévoilés crument entre la météo et les faits divers du JT de 20h, les licenciements qui apparaissent trente secondes sur ce même journal, ne semblent plus être que des images lointaines que
produit la télévision, à l'instar d'une émission de télé-réalité et que l'on oublie en appuyant sur le bouton off.
On assiste à une situation étrange où le réel se limite au monde douillet où se réfugie l'individu (la famille et le foyer ou internet, les hobbies solitaires et l'univers magique des jeux de
vidéo ou de rôles). Il y a une bipolarisation de l'espace où l'espace vital de l'individu s'oppose au reste : aux entreprises où règne le stress, à la rue où manifestent ceux qualifiés de
dangereux idéalistes et où souffrent les exclus, SDF que l'on ne voit même plus et sans papiers que le pouvoir rafle dans l'indifférence. Cette apparente indifférence fait parfois place à
l'exaltation, le temps d'un grand spectacle médiatique, unanimement célébré par tout le monde, comme celui qui s'est déroulé l'année dernière, l'élection d'Obama. En soi aucun changement réel
n'aura lieu mais qu'importe ! C'est le symbole qui compte et c'est aussi la démonstration qu'une campagne bien relayée par les médias peut créer un immense délire collectif à l'échelle mondiale
capable d'effacer en une seule journée la grande dépression de la crise économique.
Subtil équilibre de l'orchestration de l'amnésie ! Il faut donc que nos « élites politiques » ne cessent de nous décevoir, que les médias ne cessent de nous accabler d'informations
déformées, que l'indifférence soit organisée à tous les niveaux de toutes les institutions possibles pour finalement canaliser tout l'espoir, les révoltes et les attentes générées en réaction à
cette aliénation dans un faux-événement qui permet d'oublier le reste, l'essentiel : l'exploitation et les humiliations permanentes du patronat et des gouvernants.
L'amnésie a une signification très claire : en termes médicaux il s'agit d'un déstructuration mentale ayant pour conséquence une perte de la mémoire. Il en va de même pour l'amnésie sociale. On
l'a vu, les institutions et leur contenu idéologique génèrent une aliénation qui déstructure toute représentation cohérente de la société. Mais il reste à examiner la perte pure et simple de la
mémoire car si cette dernière se réfère à un contenu symbolique, à une interprétation historique partagée collectivement, quelles mémoires pouvons-nous avoir si l'individu ne se rattache plus à
un collectif, s'il est coupé de la société par un écran ?
L'identité au cœur du débat
L'identité est le grand problème posé. Après tout c'est la cause de la montée du nationalisme en Europe, des révoltes des banlieues, de la rupture de la jeunesse française en général avec son
pays. C'est même aussi le problème de certains états en quête d'une assise historique : d'un Colin Powell qui, s'apprêtant à se lancer dans la boucherie irakienne, exhorte l'ONU à ne plus
considérer les EUA comme un jeune état, d'un Israël reproduisant à l'infini le combat biblique de David et Goliath, l'inversant à volonté au nom de la recherche d'une terre qui lui soit
propre.
Il ne s'agit pas ici d'établir un catalogue des différentes identités et mémoires à notre disposition, il ne s'agit même pas de discuter de leur légitimité ou de les confronter entre elles mais
juste de comprendre comment faute de pouvoir être justement discutées et confrontées sur l'espace public, les individus qui seront un jour acculés face à l'urgence sociale choisiront les
solutions les plus extrêmes et les justifieront par les identités les plus radicales : identité nationale portant vers le fascisme ou identité prolétarienne portant vers la révolution sociale.
Est-ce que ce sera un bien ou mal ? l'histoire le dira, mais dans la société capitaliste actuelle il s'agit là d'un mouvement logique où les consciences, avec toujours un temps de retard par
rapport aux événements, finissent par réagir proportionnellement à la violence passive subie pendant des décennies et tout d'un coup se créent de nouvelles identités, se cherchent une mémoire et
puisent dans la grande poubelle du passé pour trouver les aliments nécessaires à la lutte et à l'espoir. Reste donc à choisir le bon camp...
Face au chaos libéral ce sera donc, dans le grand marché des identités, toujours la même alternative : socialisme ou barbarie
comme disait Rosa...
Peniboste Syjasbati
Ministre des affaires utopiques,
docteur honoraire ès sciences asociales