L'Assisté...

...soyons francs, ce n'est pas la grande presse du soir - pas plus qu'elle n'est celle du grand soir, malgré tous nos efforts.

En revanche, c'est un endroit sympathique où l'on aime à se retrouver entre fainéants, voyous, délinquants, bobos angélistes, post-soixante-huitards laxistes et autres sales gauchistes, pour refaire le monde avant le couvre-feu.

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Rubrique de Solidarité Active

=> ça se passe en ce moment, à Rennes ou ailleurs. Agenda non exhaustif
Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /Jan /2010 13:35

Dimanche soir ; dernier tour d'actualité avant d'aller faire téter les puces, et que vois-je ? Sur liberation.fr, un article plus qu'alléchant, intitulé "20 thèses pour repartir du pied gauche". L'idée est louable, vu l'urgence d'une situation qui rappelle fâcheusement une dissertation à faire, sans cesse repoussée depuis... 2002. La cause est entendue. Malheureusement, l'article en question fait partie de l'édition "libé +", accessible aux seuls abonnés (dont je n'ai pas l'honneur de faire partie). Diem perdidi comme disait mon grand-oncle.


Le lendemain, croisant par hasard l'édition papier1 du susdit quotidien, je m'en saisis adroitement et l'ouvre à la page incriminée. Stupeur et vomissements. Cet article prometteur est en fait une bouse, et le mot est poli.


Pas besoin de s'appesantir sur une mise en scène déjà fort pesante par elle-même. Premièrement, je m'aperçois que l'auteur de ce passionnant papier n'est autre que Jacques Julliard, sinistre éditorialiste du Nouvel Obs et récidiviste du délit d'autosatisfaction improductive. Ma joie augmente de seconde en seconde, puisque je réalise que son texte est introduit par l'inénarrable Laurent Joffrin, complice voire maître en la matière. Celui-ci nous annonce d'un air grave que ce débat sur l'avenir de la gauche est un contre-débat, contre l'infâme débat sur l'identité nationale ; peut-être le dit-il dans le but de faire oublier que Libé a plongé à pieds joints dans cette marmite nauséabonde, je ne sais pas. Toujours est-il qu'on assiste à un tressage de lauriers en règle à l'attention de son collègue éditorialiste : "Julliard, intellectuel, historien, écrivain, que nous sommes heureux d'accueillir, l'un des représentants les plus reconnus de cette "gauche du réel", longtemps si créative". N'en jetez plus. L'ambition est ni plus ni moins que celle de "rétablir les fondements du réformisme en France". Alors, allons-y !


C'est parti pour les "20 thèses" de monsieur Julliard, qui n'aura pas osé en faire 110, tant mieux pour nous. Je brise le suspense tout de suite, ses 20 machins sont davantage des constats chagrinés qu'autre chose. Une première série de "thèses" consiste en un diagnostic sur le néo-capitalisme, c'est à dire une resucée pragmatique de tout ce qu'on savait déjà : avènement du pouvoir actionnarial, désindustrialisation, Margaret Thatcher. Après tout, "Le Nouvel esprit du capitalisme"2 est sorti il y a seulement dix ans. Vingt de plus et monsieur Julliard aurait pu s'épargner un procès en copyright grâce à son passage dans le domaine public. Mais notre ami ne se contente pas de copier-coller : il ose, par exemple en comparant l'actionnaire au noble de l'Ancien Régime, rien de moins. A noter : un passage véridique - thèse n°8 - où l'éditorialiste dénonce la faillite de l'Allemagne et de la France à réfréner en Europe le capitalisme à l'anglo-saxonne. Sept lignes.


Malheureusement, la suite se gâte et monsieur Julliard enfile avec délectation ses énormes sabots : "le risque actuel, c'est le nouveau populisme". Ce qu'il appelle "populisme", les gens l'appellent généralement "l'écologie", "les Droits de l'Homme" et enfin la "révolution". Mais Julliard tranche : "ce ne sont pas des politiques". Soit. Il n'est pas inutile de rappeler à notre époque du "tous cohn-bendistes" que l'écologie n'est pas une religion et ne suffit pas pour gouverner un pays. De même, la défense des Droits de l'Homme ne peut constituer à elle seule une politique conséquente. Il n'en demeure pas moins que d'autres cibles auraient été plus pertinentes si l'on devait s'attaquer à des nouvelles manifestations de populisme. Bref. Au chapitre "révolution", le serein monsieur Julliard entonne le classique refrain du "socialisme centralisé", seule manière selon lui de réaliser des transformations révolutionnaires dans une société, et donc décrédibilisé. Ses occupations d'intellectuel, écrivain et (oh !) historien l'auront sans doute fait passer à côté des avancées obtenues démocratiquement par un Allende ou un Evo Morales. Il est vrai qu'ils sont rarement invités à Paris pour participer à des "think tanks" ou autres "clubs de réflexion". Passons.


Le plus beau est en effet à venir, thèse 14 pour ceux qui ont le torchon sous la main. Julliard y affirme avec éloquence que l'antisarkozysme ne peut être une solution viable pour constituer un alternative crédible. Formidable, Jacques, nous voilà au moins d'accord sur un point ! Mais patatras, enfer et pets de chameau, tout cela s'effondre thèse (verset, pardon) n°17 : "l'avenir est à un grand rassemblement populaire ouvert à toutes les forces hostiles au néo-capitalisme, du centrisme à l'extrême gauche". Je confesse avoir toutes les peines du monde à imaginer comment un brillant intellectuel-écrivain-et-plus-si-affinités peut ne pas constater une contradiction aussi flagrante. Quel est le seul point commun entre Bayrou et Besancenot, hormis d'avoir un patronyme commençant par un B ? Ils n'aiment pas Sarkozy. Bon. De là à les imaginer dans un même gouvernement, avouons qu'il y a un pas qui ferait passer le marathon de New-York pour un aller-retour au bureau de tabac ! D'autant plus que le bougre s'enfonce, s'embourbe, s'enlise : "la nature de ce mouvement sera réformiste, et se pensera au sein de l'économie de marché". Au-delà du ton prophétique et grotesque de la phrase, nous ne pouvons que souhaiter bonne chance à Frère Jacques pour faire avaler ça à Besancenot ; personnellement, je me sens en droit de m'esclaffer.


L'article s'achève par un pétard mouillé sur la nécessité de nationaliser le secteur bancaire, encore que monsieur Julliard blinde précautionneusement ses arrières par un "(au moins partielle)" judicieusement placé. C'est la seule vraie bonne idée de ces vingt élucubrations, malheureusement plombée par une mise en scène désolante tant sur le fond que sur la forme.


Finalement, la raison d'être de cette double page, qui a au moins le mérite de prouver que l'économie de papier n'est vraiment pas la priorité de l'auteur, c'est sa thèse n°16, où apparaît enfin la justification de cet arbitraire holocauste de pâte à papier. Là, Julliard n'a plus ses gros sabots, c'est carrément un porte-avions à chaque peton : "la gauche ne saurait être représentée par un représentant (quelle tournure !) de l'establishment financier". Non, vraiment, il ne nomme personne, hein, juste comme ça, au cas où un membre de "l'establishment financier" se trouverait être présidentiable et de gauche... Les façons de faire de cet homme sont décidément détestables. Si cela le préoccupait tant que ça, il n'avait qu'à appeler sa chronique hebdomadaire du Nouvel Obs "Strauss-Kahn est un âne" (affirmation qui se défend), ce qui au passage aurait sans doute relevé son niveau général.


Allez. On fera comme si tout cela n'était pas grave, après tout ce n'est pas comme si la gauche avait urgemment besoin d'idées radicales et nouvelles (voire radicalement nouvelles). Il aurait été bon que les tenants de la « gauche intellectuelle », plutôt que de bêler leur adoration devant la simple addition de pourcentages du MoDem et du NPA, se concentrent sur un travail sérieux ou, à défaut, se taisent. Au lieu de ça, un torchon désolant de plus qui nous démontre – si besoin était – qu'en plus de péter dans la soie, messieurs Julliard et consorts chient aussi dans la colle.


A bon entendeur,


Boris Krapula

1Libération du 18 janvier 2010

2Luc Boltanski, Eve Chiapello

Publié dans : Les diagnostics du docteur Krapula
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